31. Peser deux lectures de l'Apocalypse de saint Jean
- César Bki

- 21 juin
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Dernière mise à jour : 4 août
Peser deux lectures de l'Apocalypse de saint Jean, sans prétendre les départager.

Nous avons, au fil de ces publications, éprouvé l'ordre du livre par bien des fils. Le moment est venu de la question de fond. Deux ordres sont devant nous : celui que nous avons reçu, et celui que nous proposons. Comment les peser ? Et surtout : qui doit les peser ?
Disons d'abord ce que nous ne ferons pas.
Un outil, et son piège
Il existe un principe ancien, qu'on appelle le rasoir d'Ockham. Le voici, simplement : entre deux explications d'un même fait, préférer celle qui suppose le moins de choses. La plus économe. Celle qui demande le moins.
On pourrait croire que ce principe nous condamne d'avance. Car notre ordre déplace des dizaines de versets, là où l'ordre reçu n'en déplace aucun. Déplacer : c'est la seule opération que l'avertissement du livre n'interdit pas. « Vous supposez des dizaines de déplacements, dirait-on ; l'ordre reçu n'en suppose aucun ; le rasoir vous écarte. »
Nous tenons à le dire d'emblée, sans détour : nous ne prétendons pas que le rasoir d'Ockham prouve notre ordre. Il ne le prouve pas. Et ce raisonnement, qui compte les versets déplacés, est mal posé. Voici pourquoi.
La vraie question
Le rasoir ne compte pas les gestes. Il compte les choses qu'il faut supposer sans les prouver pour rendre compte du texte tel qu'il est. La question n'est donc pas : « quel ordre déplace le moins de versets ? » Elle est : « quel ordre demande le moins au lecteur ? Quel ordre laisse le moins de choses inexpliquées ? »
Posée ainsi, la balance change de visage. Prenons un cas, le plus clair.
Le cas des martyrs
Dans le livre, une grande voix proclame dans le ciel : « Maintenant voici le salut, la puissance et le règne de notre Dieu… Ils l'ont vaincu par le sang de l'Agneau, par la parole de leur témoignage ; ils ont poussé le mépris de la vie jusqu'à la mort. » (XII :10-11)
« Ils l'ont vaincu… jusqu'à la mort. » Ce sont des vainqueurs déjà morts. Des martyrs. La voix parle d'eux comme présents : « nos frères ».
Dans l'ordre reçu, cette proclamation se tient au chapitre douze, où aucun martyr n'a été montré. La Femme, l'enfant, l'archange Michel : aucun n'est un mort pour le témoignage.
La voix nomme des frères que la scène ne contient pas. L'ordre reçu doit donc supposer quelque chose pour combler ce vide : soit que ces vainqueurs vaincront plus tard, et qu'on l'annonce par avance ; soit qu'il faut aller les chercher ailleurs, six chapitres plus loin. Dans les deux cas, une supposition. Une chose à fournir que le texte, à cet endroit, ne donne pas.
Notre ordre place cette proclamation auprès des âmes qu'elle nomme. Juste après celles que le livre montre « sous l'autel, mis à mort à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu'ils portaient » (VI :9). Les mêmes mots, la parole, le témoignage. La voix ne devance plus rien, ne cherche plus personne au loin : elle commente ce qu'elle a sous les yeux. Les vainqueurs sont là, montrés, avant qu'on chante leur victoire.
Voilà la différence, et nous la disons sans la grossir. Ce n'est pas que l'ordre reçu soit fautif. C'est qu'il doit supposer un référent absent, là où le nôtre le rend présent. Il demande au lecteur de fournir ce qui manque ; nous le lui épargnons.
Soyons justes envers l'autre lecture. On peut défendre cette proclamation anticipée : le ciel voit comme accompli ce qui se déroule encore, et le genre apocalyptique aime ces avances. C'est une réponse sérieuse. Nous ne la balayons pas. Nous disons seulement qu'elle a un coût, une chose supposée, et que notre ordre ne le paie pas.
Le même motif, ailleurs
Ce cas n'est pas isolé. Le même genre de chose revient, et c'est cette répétition qui compte. Un cas pourrait être un hasard ; plusieurs dessinent un motif.
Prenons la voix de la trompette. Au seuil du livre, Jean entend derrière lui « une voix forte, puissante comme une trompette » (I :10). Elle lui commande d'écrire et d'envoyer aux sept Églises. C'est la voix qui ouvre tout. Puis, bien plus loin, une porte s'ouvre dans le ciel, et une voix rappelle Jean : « la voix qui m'avait déjà parlé avec le son éclatant de la trompette » me dit : « monte ici » (IV :1).
Observons ce que cette trompette devient, dans l'ordre reçu. Elle sonne une fois, au tout début. On la rappelle une fois, au chapitre quatre. Et entre les deux, plus rien : aucune autre voix n'est dite « comme une trompette ». Le fil est tendu d'un point à un autre, puis abandonné. L'ordre reçu doit donc supposer que l'auteur a placé là un rappel ténu, qu'il ne réutilise jamais, et dont la seule fonction est de relier deux moments éloignés.
Notre ordre fait de cette même trompette une charnière, un point où une porte se referme et une autre s'ouvre. La voix qui a commandé d'écrire au seuil revient pour faire monter Jean : elle clôt le seuil et ouvre la grande vision céleste. Ce qui pendait dans l'ordre reçu, chez nous, articule deux mouvements.
Et notez ceci, qui n'est pas un détail : la voix de IV :1 ne se décrit pas « venant du ciel », mais « comme la trompette ». C'est par sa trompette qu'on la reconnaît, et non par autre chose. Aucune des voix qui, entre-temps, parlent à Jean n'est une trompette. Le rappel est donc parfaitement net : il ne peut désigner que la voix du seuil. La trompette est le fil qui coud le commencement à la vision, à condition qu'on les mette bout à bout, ce que nous faisons.
Prenons un troisième cas, de la même famille que celui des martyrs. À un moment, une voix approuve un jugement de Dieu : « Oui, Seigneur Dieu tout-puissant, véridiques et justes sont tes jugements ! » (XVI :7). C'est une réponse. « Oui » répond toujours à quelque chose — encore faut-il savoir à quoi.
Dans l'ordre reçu, ce « Oui » suit l'ange des eaux, qui vient de changer les fleuves en sang (XVI :5-6) ; il approuve ce jugement-là. Mais c'est une réponse un peu flottante : l'autel approuve le geste d'un autre, sans qu'on entende d'abord une demande à laquelle ce « Oui » répondrait.
Notre ordre place cette approbation auprès du cri qui, précisément, l'appelait. Car plus tôt, sous ce même autel, des voix demandaient : « Jusqu'à quand, Maître saint, t'abstiendras-tu de juger, et de venger notre sang ? » (VI :10). Une question monte de l'autel ; une réponse en descend : « justes sont tes jugements ». L'autel répond à l'autel. La demande et son exaucement, réunis. Là où l'ordre reçu doit chercher à quoi rattacher ce « Oui », notre ordre le pose contre la question qui l'attendait.
Ce rapprochement a un coût, il détache XVI :7 de son voisinage reçu, et nous l'avons assumé en détail ailleurs (publication n° 29). Retenons ici seulement ce qu'il épargne : une approbation qui semblait sans objet et qui retrouve le cri auquel elle répond.
Trois cas, un seul constat. Pour les martyrs, pour la trompette, pour l'autel, notre ordre suppose moins : il rend présent un référent qu'il faudrait sinon importer, rend utile un fil qui pendait, donne une question à une réponse qui la cherchait. À chaque fois, l'ordre reçu doit fournir une explication que le texte ne donne pas de lui-même ; notre ordre, lui, pose une seule cause — un désordre de transmission — et de cette cause unique, tout le reste découle.
Un cas d'une autre sorte
Tous les déplacements ne plaident pas par l'économie. L'un d'eux plaide par le sens, et nous le distinguons des précédents pour cette raison.
On donne à Jean un roseau, et l'ordre tombe : « Lève-toi, mesure le Temple de Dieu, l'autel, et ceux qui adorent » (XI :1). Un ordre impératif. On attend une mesure.
Dans l'ordre reçu, ce commandement est donné au milieu du livre — le Temple est encore debout, les adorateurs encore identifiables — et il n'est jamais exécuté. L'ordre reçu doit alors supposer que « mesurer » est ici un geste purement symbolique, qui n'appelle aucun accomplissement.
Notre ordre place ce même commandement à la fin de la vision céleste. Et là, mesurer est devenu impossible : il n'y a plus de Temple — « je ne vis pas de Temple dans la ville » (XXI :22) — et les adorateurs sont cette foule « que nul n'aurait pu compter » (VII :9). L'ordre « mesure » ne tombe plus dans le vide : il dit quelque chose. On ne mesure plus ce qui n'a plus de bornes. Le sanctuaire a cédé la place à Dieu même ; le peuple a débordé tout dénombrement. L'impératif devient l'annonce de ce qui échappe désormais à la mesure.
Ce cas ne gagne pas en économie, mais en signification. Nous le posons à part pour cela. Sa leçon diffère des précédentes : non que notre ordre suppose moins, mais qu'il fait parfois parler ce que l'ordre reçu laisse muet.
Ce que le rasoir ne peut pas faire
Et pourtant, nous n'avons pas gagné. Il faut le dire aussi clairement que le reste.
Car tout dépend d'un jugement que le rasoir ne peut pas rendre. Ces coutures rugueuses du texte, la voix qui devance, la trompette qui pend, l'ordre qu'on n'exécute pas, sont-elles un dommage, ou un art ? Si ce sont des accidents, alors l'ordre reçu doit les expliquer un à un, et cela lui coûte cher ; notre cause unique l'emporte en économie. Mais si ce sont des effets voulus, des procédés d'un grand écrivain, alors l'ordre reçu ne paie rien : il déploie un art, et c'est nous qui défaisons cet art.
Le rasoir ne tranche pas entre l'art et le dommage. Il ne le peut pas. Ce jugement vient avant lui. On peut être savant, prudent, de bonne foi, et voir dans ces rugosités la main soigneuse d'un auteur, gardée intacte à travers les siècles. On peut, avec le même sérieux, y voir les traces d'un ordre troublé. Le principe d'économie n'arbitre qu'une fois ce choix déjà fait. Lui-même ne le fait pas.
Et il y a plus. Aucune preuve extérieure ne viendra trancher. Nul manuscrit ne nous est parvenu portant un autre ordre. Notre hypothèse ne sera jamais confirmée par une pièce qu'on exhumerait. Elle restera une lecture forte, nous le croyons, mais une lecture.
Le cercle qu'on nous opposera
Avant de conclure, une objection encore, et nous préférons la poser nous-mêmes, plutôt que d'attendre qu'on nous la pose. La voici, simplement.
On nous dira : votre raisonnement tourne en rond. Vous relevez des coutures dans le texte reçu ; vous déplacez des versets pour les résoudre ; puis vous donnez la résolution comme preuve que les coutures étaient des accidents. La preuve repose sur le geste, et le geste sur la preuve. C'est ce qu'on appelle un raisonnement circulaire : chaque moitié s'appuie sur l'autre, et l'ensemble ne tient sur rien.
L'objection est sérieuse, et nous la recevons. Si nous avions travaillé couture par couture — un problème, puis un déplacement taillé pour lui, puis le problème suivant —, elle serait imparable. Une clé limée exprès pour une serrure finit toujours par l'ouvrir ; cela ne prouve rien de la serrure, seulement l'obstination du serrurier.
Mais voici ce qui, croyons-nous, entame le cercle. Nous n'avons pas limé cent clés pour cent serrures : nous avons posé un seul ordre, d'un seul tenant, et c'est cet ordre unique qui devait répondre de tout. Or il est arrivé ceci, que nous n'avions pas cherché : des coutures que nous n'avions pas vues en faisant le geste se sont trouvées résolues après coup. Les quatre Alléluias, répartis deux à deux entre les visions (publication n° 30) : nous ne les avions pas comptés en déplaçant. Le « C'en est fait », résonnant une fois dans chaque récit (publication n° 29) : nous l'avons découvert dans l'ordre déjà posé, nous ne l'avons pas construit. Une clé taillée pour dix portes, et qui en ouvre ensuite dix autres qu'on n'avait pas essayées. Cette clé-là dit quelque chose de la maison.
Cela suffit-il ? Non, et nous le disons. Un grand écrivain peut avoir semé des symétries qu'on ne découvre qu'après coup ; leur découverte tardive prouverait alors son art, et non notre ordre. Le cercle ne se brise pas : il se ramène, lui aussi, au partage que nous venons de dire — l'art ou le dommage. Si ces convergences sont d'un auteur, notre clé n'a rien ouvert ; elle a suivi les rainures d'une œuvre. Si elles sont les pièces d'un ordre brisé, alors leur nombre pèse. Et ce jugement-là, encore une fois, n'est pas le nôtre à rendre.
Au lecteur, donc
C'est pourquoi nous ne concluons pas. Nous déposons.
Nous ne disons pas : « le rasoir prouve notre ordre. » Il ne le prouve pas, et nous l'avons dit. Nous disons seulement ceci : à supposer que ces rugosités soient des accidents, c'est notre ordre qui demande le moins, qui laisse le moins de choses à fournir, qui rapproche le chant des martyrs de ceux qu'il nomme et l'ordre de mesurer de ce qui est mesuré.
Mais le « à supposer », c'est vous qui le tranchez. Vous seul. Si vous lisez ces coutures comme un art, gardez l'ordre reçu : il est cohérent, et vénérable. Si vous les lisez comme un désordre, notre reconstruction vous offre une autre cohérence, à moindres frais.
Nous ne vous demandons pas de choisir le nôtre. Nous vous demandons seulement de peser, et de prendre ce qui, devant le texte, vous convient. La preuve n'est pas de ce monde. Le jugement, lui, est entre vos mains.
Ce qui se referme, ce qui s'ouvre
Ici se referme un chemin : celui de l'ordre des versets. Nous avons montré le désordre que nous croyons voir, l'ordre que nous proposons, et ce que chacun demande à celui qui lit. Sur ce terrain, nous avons dit ce que nous avions à dire, et nous nous sentons accomplis.
Mais retrouver un ordre, ce n'est pas finir de lire. C'est commencer. Car une fois le texte ainsi disposé, il parle autrement — et bien des choses, que nous n'avons fait qu'effleurer, demandent maintenant à être lues pour elles-mêmes. Que les étoiles soient des anges (I :20), ce n'est pas une note de passage : c'est une clé, et une clé ouvre des portes. Pourquoi deux Alléluias, et non un seul ? Que devient telle figure, telle voix, tel nombre, quand on les lit dans l'ordre retrouvé ?
Nous avons travaillé jusqu'ici sur l'ordre. Le sens, lui, reste largement devant nous. Ce sera l'objet de ce qui vient.




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