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32. Deux savants avant nous — le désordre de l'Apocalypse de saint Jean

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    cesar bki
  • il y a 2 jours
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 3 heures

Un archidiacre de Westminster, un dominicain de Jérusalem : deux érudits ont soupçonné, avant nous, que l'ordre du livre avait souffert. Ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont proposé, et ce qui nous en sépare.



Deux scribes penchés sur un rouleau de l'Apocalypse de saint Jean, l'un tenant la plume, l'autre les ciseaux — icône byzantine.

Deux scribes penchés sur un même rouleau déroulé, l'un tenant la plume, l'autre les ciseaux — style icône byzantine.


Une question que nous n'avons pas inventée


On pourrait croire notre question solitaire. Un lecteur, seul devant son texte, qui en vient à soupçonner l'ordre des versets : cela ressemble à une idée d'isolé, née loin des écoles. Elle ne l'est pas. Deux savants, et non des moindres, l'ont posée avant nous, chacun à sa manière, chacun avec sa réponse.


Nous voulons les présenter ici. Non pour nous abriter derrière eux : leurs réponses ne sont pas la nôtre, et nous dirons précisément où elles s'en séparent. Mais pour que le lecteur sache que cette question a une histoire. Qu'elle fut posée en plein jour, dans les plus hautes écoles, par des hommes dont c'était le métier, des exégètes, c'est-à-dire des savants qui font profession d'expliquer les textes anciens, et d'abord les textes bibliques.



L'archidiacre de Westminster


Robert Henry Charles est né en Irlande en 1855, mort en 1931. Archidiacre de Westminster — un haut dignitaire de l'Église d'Angleterre, attaché à la grande abbaye de Londres —, il fut surtout, de son vivant, le plus grand connaisseur de la littérature apocalyptique : c'est lui qui traduisit et édita les grandes apocalypses juives restées hors de la Bible, le livre d'Hénoch en tête. Le genre littéraire de notre livre, il le connaissait comme peu d'hommes au monde.


En 1920, au terme d'un quart de siècle de travail, il publie son grand commentaire de l'Apocalypse : deux volumes, un millier de pages, le texte grec examiné mot à mot. Et dans ce monument, un constat et une thèse.


Le constat : la fin du livre ne suit pas. Charles bute sur les derniers chapitres. La Jérusalem nouvelle descend du ciel deux fois (XXI :2, puis XXI :10). Après le jugement dernier, quand l'ancien monde a passé, on trouve encore des nations à guérir. L'arbre de vie porte des feuilles « pour la guérison des nations » (XXII :2) : guérir qui, si tout est consommé ? Ces heurts, et d'autres, Charles leur donne un nom : des dislocations, c'est-à-dire des déplacements, des membres du texte qui ne sont plus à leur place. Son introduction leur consacre une section entière.


La thèse : Jean est mort avant d'avoir fini. Charles écrit que le prophète n'a pas vécu assez pour réviser son œuvre, « ni même pour ranger les matériaux » des derniers chapitres « dans leur ordre légitime ». L'édition du livre tomba alors, dit-il, entre les mains d'un disciple, et il en dresse un portrait féroce : meilleur helléniste que son maître, mais « profondément stupide et ignorant » de sa pensée. Ce disciple serait intervenu à répétition, réarrangeant le texte par endroits, y ajoutant du sien ailleurs.


Et Charles fait le geste. Dans son second volume, il imprime la fin du livre dans l'ordre qu'il croit original : la vision de l'épouse et de la ville sainte (XXI :9 et suivants) replacée avant le jugement dernier, comme la cité du règne de mille ans ; la création nouvelle gardée pour la fin ; et les versets qu'il attribue à la main du disciple, retranchés du texte restauré.



Le dominicain de Jérusalem


Marie-Émile Boismard est né en 1916, mort en 2004. Dominicain, religieux de l'ordre des Prêcheurs, il fut professeur à l'École biblique de Jérusalem, cette école française installée en Terre sainte d'où sortit la Bible de Jérusalem. L'Apocalypse de cette Bible, sa traduction et ses notes, c'est lui.


Un an avant de la publier, en 1949, il fait paraître dans la Revue Biblique un article dont le titre, à lui seul, est une thèse : « "L'Apocalypse" ou "les Apocalypses" de saint Jean ». Au singulier, ou au pluriel.


Son point de départ, ce sont les doublets, les scènes que le livre raconte deux fois. Le livre annonce deux fois, dans les mêmes mots, la chute de Babylone : « Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande » (XIV :8, puis XVIII :2). Il décrit deux fois la Jérusalem nouvelle (XXI :1-8, puis XXI :9 et suivants). À ces répétitions s'ajoute ce que la critique appelait le caractère heurté de l'écrit, ses ruptures, ses passages qui ne s'enchaînent pas.


Sa réponse : non pas un livre en désordre, mais deux livres en un. Jean, propose Boismard, aurait écrit deux apocalypses, à deux moments de sa vie ; un éditeur les aurait plus tard entrelacées en un seul texte. Alors les doublets ne sont plus des répétitions : ce sont les deux exemplaires d'une même scène, chacun venu de son livre. Et les ruptures ne sont plus des maladresses : ce sont les points de suture de l'entrelacement.


Le lecteur de cette chronique aura tressailli, et nous avons tressailli avec lui. Deux récits parallèles, racontant deux fois les mêmes événements, mêlés en un seul livre : cela ressemble, à s'y méprendre, à nos visions jumelles (publication n° 21), la céleste et la terrestre. Nous sommes arrivés à ce paysage par un autre chemin, celui de l'ordre des versets ; mais le paysage, lui, a un air de famille.



Ce qui nous rapproche, ce qui nous sépare


Ce qui nous rapproche tient en un mot : les coutures. Charles les appelle dislocations. Boismard parle de doublets et de texte heurté. Nous parlons de coutures (publication n°6). Trois noms pour une même gêne devant le texte reçu, trois lecteurs que les mêmes endroits ont arrêtés.


Ce qui nous sépare, c'est le prix payé. Nous avons appris, dans la publication précédente, à peser les hypothèses : compter non les gestes, mais les choses qu'il faut supposer sans pouvoir les prouver.

Pesons donc. Charles suppose deux choses : un second rédacteur, le disciple et des versets étrangers, qu'il faut retrancher du texte pour retrouver l'original. Boismard suppose deux choses : un second livre, et un compilateur qui découpe et entrelace. Nous n'en supposons qu'une : le désordre. Pas de second auteur. Pas de second livre. Pas un mot ôté, pas un mot ajouté. Un seul texte, entier, dont l'ordre seul a souffert.


Mais soyons honnêtes jusqu'au bout, comme il se doit. Notre unique supposition est plus vaste que les leurs. Le désordre de Charles tient pour l'essentiel en trois chapitres ; le nôtre, court sur tout le livre. Une seule cause, mais une grande ; chez eux, deux causes, mais bornées. La balance de la publication n° 31 vaut ici encore, et c'est au lecteur de la tenir : une grande cause unique coûte-t-elle moins que deux causes moyennes ? Nous croyons que oui et c'est tout le sens de notre travail. Nous ne prétendons pas l'avoir démontré.



Ce que leur sort nous apprend


Il faut dire la fin de l'histoire, car elle instruit. Ni Charles ni Boismard n'ont emporté l'adhésion durable. Leurs travaux restent lus et cités. Le commentaire de Charles demeure, un siècle après, sur la table des spécialistes, mais leurs solutions, elles, ont été peu suivies. La critique a préféré lire l'unité : les répétitions comme un art, ce qu'on appelle la récapitulation, le procédé qui reprend les mêmes événements sous un autre angle, les ruptures comme un style. L'art plutôt que le dommage, pour reprendre notre partage. Et aucun manuscrit n'est venu au secours de l'un ni de l'autre, et pas plus, nous l'avons dit, qu'il n'en viendra au nôtre.


Faut-il s'en décourager ? Nous en tirons deux leçons, plutôt.

La première est de modestie. Des savants mieux armés que nous — le grec, les écoles, les bibliothèques — ont proposé, et n'ont pas convaincu. Nous ne prétendrons pas réussir où ils n'ont pas été suivis. Notre ordre est une lecture ; il demeurera une lecture.


La seconde est une liberté. La question de l'ordre n'est pas une lubie d'isolé. Elle fut posée à Westminster et à Jérusalem, en pleine lumière, par des hommes au sommet de leur science. On peut se tromper en y répondant. Eux-mêmes, peut-être, s'y sont trompés, et nous aussi peut-être. Mais on ne déraisonne pas en la posant.



Au lecteur


Si vous lisez l'ordre reçu comme l'œuvre d'un auteur, gardez-le : vous êtes en bonne compagnie, celle de presque tous. Si les coutures vous arrêtent, sachez que là aussi, vous êtes en bonne compagnie : un archidiacre et un dominicain s'y sont arrêtés avant vous.


Entre leurs réponses et la nôtre, la différence est de prix. Eux ajoutent des mains au texte. Un disciple qui gâte, un compilateur qui entrelace. Nous n'ajoutons qu'un accident. À vous de peser, une fois encore, et de garder ce qui, devant le texte, vous convient.



Pour vérifier


Nous donnons nos sources, comme toujours, pour que chacun puisse aller y voir. R. H. Charles, A Critical and Exegetical Commentary on the Revelation of St. John, deux volumes, T. & T. Clark, Édimbourg, 1920 — le premier volume se consulte librement en ligne sur archive.org. M.-É. Boismard, « "L'Apocalypse" ou "les Apocalypses" de saint Jean », Revue Biblique, tome LVI, 1949, pages 507 à 541 ; et sa traduction annotée de l'Apocalypse pour la Bible de Jérusalem, parue en 1950. Ces ouvrages sont d'accès savant ; leurs thèses, nous l'espérons, sont désormais à la portée de tous.

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