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30. Les Alléluias dans l'Apocalypse de saint Jean

  • Photo du rédacteur: cesar bki
    cesar bki
  • 31 mai
  • 5 min de lecture

Le seul cri de joie du livre, et ce qu'il devient une fois partagé entre les deux visions.


Un mot qui ne paraît qu'à un seul endroit dans l'Apocalypse. Pas une expression rare : un mot qui, ailleurs, ne revient jamais. On l'entend quatre fois de suite, groupées en quelques versets, et nulle part ailleurs dans le livre. Ce mot, c'est Alléluia.

Il vaut la peine de s'y arrêter, pour deux raisons. D'abord parce qu'un mot unique, dans un livre aussi vaste, attire l'attention par sa rareté même. Ensuite parce que notre reconstruction lui fait quelque chose qu'il faut regarder de près, et assumer.



Un mot, et ce qu'il porte


Disons d'abord ce qu'est ce mot, simplement, car tous ne le savent pas.

Alléluia vient de l'hébreu. Il signifie « louez Yah », louez le Seigneur. C'est un appel à la louange, le cri par lequel, depuis les psaumes, le peuple acclame son Dieu. Ce n'est pas un mot ordinaire du récit : c'est un mot de liturgie, un mot que l'on chante. Quand il retentit dans l'Apocalypse, ce n'est pas une parole d'information, c'est une acclamation...

Et il ne retentit qu'une fois, en un seul passage. Cela mérite d'être pesé.



Le seul endroit du livre


Dans l'ordre reçu, les quatre Alléluias se suivent, d'un seul tenant.

Une foule immense crie dans le ciel : « Alléluia ! Le salut, la gloire et la puissance sont à notre Dieu ». parce que Dieu a jugé la grande Prostituée et vengé le sang de ses serviteurs. La foule reprend : « Alléluia ! Car sa fumée s'élève pour les siècles des siècles. » Les vingt-quatre vieillards et les quatre êtres vivants tombent à genoux : « Amen ! Alléluia ! » Et une dernière fois s'élève la voix d'une foule immense : « Alléluia ! Car il a établi son règne, le Seigneur notre Dieu tout-puissant. »

Quatre Alléluias. Un seul bloc de louange, au seul endroit du livre où ce cri se fait entendre.



Ce que notre ordre en fait


Notre reconstruction sépare ce bloc. Et elle le sépare en deux moitiés égales : deux Alléluias dans chaque vision.

Les deux premiers, celui du salut et celui de la fumée (XIX :1 et XIX :3), nous les plaçons dans la vision terrestre, à la suite immédiate de la chute de la grande Prostituée. C'est là qu'ils trouvent leur objet. Ils nomment ce qu'ils célèbrent : « il a jugé la grande Prostituée qui corrompait la terre par sa prostitution, il a vengé le sang de ses serviteurs ». La fumée qui « s'élève pour les siècles » est celle de la ville qui brûle, là, sous les yeux. Ces deux Alléluias regardent une ruine, et s'en réjouissent.

Les deux autres, celui des vieillards et celui du règne (XIX :4 et XIX :6), nous les plaçons dans la vision céleste, auprès de la nouvelle demeure. Là, le cri ne dit plus la même chose. Il ne célèbre plus une chute : il salue un commencement. Les vingt-quatre vieillards et les quatre êtres vivants tombent à genoux, « Amen ! Alléluia ! », devant le Dieu qui siège sur le trône ; puis s'élève « Alléluia ! Car il a établi son règne ». Et ce qui suit le confirme, viennent les noces de l'Agneau, puis la demeure de Dieu avec les hommes. Ce n'est plus la fin d'une ville ; c'est le début d'un monde.


Voilà le partage. Deux Alléluias pour la fin de Babylone, dans le récit terrestre. Deux Alléluias pour le règne qui se lève, dans le récit céleste. Le cri unique du livre, réparti également entre les deux visions selon ce que chacune acclame.



Pourquoi cette séparation, et non une autre


Séparer un bloc aussi soudé n'est pas un geste anodin, et nous ne le traitons pas comme tel. Nous le posons sur un appui, et nous le payons d'un aveu.


L'appui, d'abord. Les quatre Alléluias ne regardent pas dans la même direction. Les deux premiers regardent en arrière : leur objet est une ville jugée, sa fumée, le sang vengé. Ce sont des Alléluias de délivrance, on se réjouit d'avoir été délivré d'une puissance qui corrompait. Les deux autres regardent en avant : leur objet est un règne qui s'établit, et ce qui le suit aussitôt, ce sont les noces et la demeure nouvelle. C'est un Alléluia d'avènement, on se réjouit de ce qui commence. Le même mot, mais deux mouvements de l'âme : l'un est soulagement, l'autre est espérance. L'un clôt, l'autre ouvre.


L'aveu, ensuite, car une reconstruction honnête montre ses coutures. Dans le texte reçu, les quatre Alléluias se suivent d'un bloc, et le dernier (XIX :6) introduit aussitôt les noces de l'Agneau. Ce lien-là, nous ne le brisons pas : nous déplaçons l'ensemble, l'Alléluia du règne et les noces qu'il introduit, d'un seul tenant vers la vision céleste, et nous y joignons les vieillards (XIX :4), dont la prosternation appartient au même ciel. Mais nous séparons ces deux Alléluias célestes des deux premiers, que le texte reçu leur tenait joints. Voilà notre geste, et nous le mettons sous les yeux du lecteur. Là où l'ordre reçu voit une seule louange continue, nous voyons deux louanges jumelles, d'objets différents. L'une pour une ville qui tombe, l'autre pour un règne qui se lève.



Un écho et son inverse


Diptyque des deux Alléluias : à gauche la chute de Babylone, à droite la demeure nouvelle — style icône byzantine.

Ce cas n'est pas le premier de ce genre, et c'est ce qui en fait le prix. Nous avons rencontré, parmi les voix du sanctuaire (publication n° 29), un mot d'achèvement lui aussi dédoublé : « C'en est fait », dit une fois à la fin des fléaux, une fois à la création nouvelle. Le même mot, posé sur deux fins, une dans chaque vision.

Les Alléluias suivent la même architecture, un grand mot résonnant à deux niveaux, un dans chaque récit, mais ils en sont, si l'on peut dire, le revers. « C'en est fait » marque deux achèvements : c'est le mot des choses qui se terminent. L'Alléluia marque deux commencements de joie : c'est le mot du cœur qui exulte. L'un scelle, l'autre acclame. L'un dit que quelque chose est accompli, l'autre que quelque chose est béni.


Et voyez comme les deux se répondent, mesure pour mesure. À la fin des fléaux, « C'en est fait » ; sur la chute de Babylone, l'Alléluia. À la création nouvelle, « C'en est fait » ; sur le règne établi, l'Alléluia. Dans chaque vision, un mot qui clôt et un mot qui chante.

Et l'équilibre est exact. « C'en est fait » résonne une fois dans chaque vision ; l'Alléluia, lui, deux fois dans chacune. De part et d'autre, la même symétrie : ce que le récit terrestre dit de la chute, le récit céleste le redit du règne.


Nous ne croyons pas que ce soit un hasard. Le livre, une fois remis en ordre, fait résonner ses grands mots dans l'une et l'autre vision, comme si chaque récit, le terrestre et le céleste, portait en lui son achèvement et sa louange.


Au lecteur


Nous ne tranchons pas, ici comme ailleurs.

Si vous lisez les quatre Alléluias comme une seule louange, indivisible, le texte reçu vous la donne d'un bloc, et c'est une lecture qui se tient : un grand cri, monté d'une seule voix. Si vous les lisez comme deux joies distinctes, l'une pour une ville qui tombe, l'autre pour un règne qui se lève, alors notre ordre les distribue selon leur objet, et leur rend à chacune son moment.

Le cri est unique dans le livre. Ce qu'il célèbre, peut-être, ne l'est pas. À vous de l'entendre comme il vous parle.



À venir


Les grands mots du livre, « C'en est fait », l'Alléluia, nous ont menés deux fois au même constat : remis en ordre, le texte les fait résonner dans l'une et l'autre vision. D'autres mots, d'autres figures appellent la même attention. Et au-delà des mots, c'est le sens même du texte recomposé qui demande à être lu. Nous y viendrons.

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